La blockchain, c’est bon pour la santé ?

6 septembre 2019

Assurer une meilleure traçabilité des médicaments, sécuriser les essais cliniques, fluidifier les échanges de données de patients : les promesses de la blockchain font rêver le secteur de la santé. Mais où en est-on réellement ? Quelles expérimentations portent leurs fruits ? Nous avons rencontré Anca Petre, co-fondatrice de 23 Consulting, qui nous a partagé son point de vue sur la question. 

HOW : On parle beaucoup de la blockchain sous le prisme des crypto-monnaies, mais ses applications en santé sont encore peu connues. Quels projets ont déjà fait avancer le secteur de la santé ?

Anca Petre : Les crypto-monnaies ont fait couler beaucoup d’encre, jusqu’à faire de l’ombre aux autres domaines d’application de la blockchain. Côté santé, le contexte évolue rapidement, mais nous remarquons que le sujet intéresse. Malgré tout, les acteurs français restent encore frileux, beaucoup attendent que d’autres fassent le premier pas. Il est d’autant plus difficile d’évaluer l’impact réel des initiatives sur la blockchain, car beaucoup sont en phase de réflexion ou de pilote. On a finalement peu de projets arrivés à terme et sur lesquels nous pourrions proposer un bilan éclairé. Nous n’avons pas encore passé le cap permettant d’offrir de beaux exemples d’applications qui marchent… mais nous sommes confiants, car des collaborations prometteuses se mettent doucement en place. 

Très concrètement, les exemples dont nous pouvons parler aujourd’hui viennent bien souvent de l’étranger. Je pense notamment à une maternité des Pays-Bas qui a déjà implémenté la blockchain dans une maternité afin de faciliter la prise en charge des actes par les assurances des futurs parents. Le processus est 4 fois plus rapide qu’auparavant et beaucoup plus fiable. Côté laboratoires, plusieurs sites de production sont en train d’intégrer une couche de blockchain dans leurs logiciels permettant de garantir une traçabilité sur des points très précis du parcours d’un médicament. Mais nous ne sommes qu’au début, les applications possibles se comptent par milliers. 

HOW : Si personne ne doute du potentiel de la blockchain en santé, d’après vous quelles sont les applications les plus prometteuses ? 

Anca Petre : Les cas d’applications sont évidemment nombreux, mais deux projets m’interpellent particulièrement. Le premier est l’envoi de médicaments dans les pays en développement, plus précisément sur le fameux « dernier kilomètre » pour lequel nous n’avons que très peu de visibilité aujourd’hui. La blockchain pourrait permettre la mise en place d’un système d’incitation à fournir des renseignements sur la distribution des produits dans ces zones difficiles d’accès afin de créer plus de visibilité et de sécurité pour le patient final. 

Le deuxième cas intéressant est lié aux thérapies cellulaires. Ces nouvelles thérapies permettent de guérir certaines formes de cancers réfractaires aux solutions habituelles. Elles nécessitent de récupérer des échantillons de sang du patient, isoler certaines cellules immunitaires, modifier les cellules en laboratoire puis lui réinjecter. Le problème ? De nombreux acteurs et structures différentes sont impliqués, multipliant les risques d’erreur : poche de sang mal étiquetée, inversée avec celle d’un autre patient, chaîne du froid non respectée, etc. C’est donc un risque important qui fait douter les parties-prenantes : comment identifier une erreur ? Qui doit endosser la responsabilité ? C’est pourquoi nous travaillons aujourd’hui avec des écoles et des laboratoires pour trouver des solutions à travers la blockchain. 

HOW : Quels défis restent à relever ?

Anca Petre : On imagine souvent que les principales barrières sont technologiques ou réglementaires. Si ce sont évidemment des points d’attention, ce ne sont pas les principaux. Le réel challenge, aujourd’hui, est d’ordre humain et organisationnel. En effet, on voit certaines entreprises se lancer seules dans l’aventure de la blockchain et se retrouver rapidement face à un mur, car il est impossible de travailler sur ce sujet sans prendre en compte l’ensemble des parties prenantes. Or, il est compliqué pour une entreprise – même moteur et proactive sur le sujet – de ralentir son propre projet afin d’intégrer des structures externes, de les faire monter en compétences avec elle, de faire des compromis entre ses intérêts et ceux des autres.

La blockchain est une technologie qui fonctionne en réseau. Elle suppose d’ouvrir un dialogue… notamment avec les concurrents ou des acteurs aux intérêts divergents. On ne peut pas imaginer utiliser la blockchain pour fluidifier la communication des données de santé d’un patient sans mettre autour de la table des médecins, des hôpitaux, des laboratoires, des institutions gouvernementales, des pharmaciens, etc. Il faut donc passer par une phase complexe, pendant laquelle tous les acteurs doivent se mettre d’accord sur un nouveau modèle de gouvernance, plus décentralisé. Les consortiums se présentent comme une solution intéressante à ce problème. Ils permettent de co-construire dès le démarrage. Bref, la technologie n’est pas un problème. La réglementation non plus. C’est avant tout une question d’humain. 

HOW : Comment la France accompagne-t-elle les initiatives liées à la blockchain aujourd’hui ?

Anca Petre : En France, nous avons la chance d’avoir un écosystème très actif et compact, facile d’accès, intelligent. Il est simple d’identifier et d’interagir avec les différents acteurs : les laboratoires pharmaceutiques, les laboratoires de recherche, les autorités de santé, etc. La discussion est ouverte. Cependant, on a des difficultés à aller plus loin d’autant plus que les acteurs ont des difficultés à avancer tant que les autorités compétentes ne se positionnent pas clairement. Personne ne veut assumer ce rôle moteur. Le risque ? Se cantonner à des discussions très stimulantes intellectuellement… mais sans jamais lancer d’initiatives concrètes. 

En Chine ou aux USA – et pour reprendre l’image populaire – on saute de la falaise et on construit l’avion en chemin. En France, on veut tellement s’assurer que l’avion est sûr que l’on ne saute jamais. Guillaume Leroy, Président de Sanofi France, disait très justement : « la France doit changer son orgueil en ambition ». Cela résume parfaitement la situation. Or, il faut garder en tête que l’ambition est motrice contrairement à l’orgueil. Mais je suis confiante, car nous voyons tous les jours que les choses sont en train de changer. 

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