Nicolas Bouzou : La France a raté le coche sur l’IA, autant se concentrer sur la blockchain

Pour conserver notre position économico-politique, la France a besoin de devenir leader sur une de ces nouvelles technologies qui vont changer le monde. Mais laquelle ?  L’intelligence artificielle ou la blockchain ? Nicolas Bouzou donne une réponse à contre-courant.

Depuis la publication du rapport Villani, il est de bon ton d’affirmer que la France pourrait se faire une place dans le grand échiquier de l’intelligence artificielle et imposer ses valeurs face aux dominations états-unienne et chinoise. Nicolas Bouzou n’y croit pas.

Pour l’essayiste et économiste, la France a déjà raté le coche de l’IA. Elle ferait mieux de se positionner sur une autre technologie dont on ne réalise pas encore tout l’impact : la blockchain.

Google et Facebook ont ouvert des centres de recherche en intelligence artificielle à Paris, le gouvernement a dévoilé un plan pour développer ce secteur : la France semble plutôt bien partie pour jouer un rôle important dans l’IA mondiale. Pourquoi n’y croyez-vous pas ?

C’est très bien que les GAFA aient ouvert des laboratoires en France mais cela reste des entreprises américaines. Nous savons peut-être développer des algorithmes mais ce sont les entreprises américaines, GAFA et consorts, et chinoises, BATX,  qui ont les données. Or, aujourd’hui l’efficacité d’une intelligence artificielle vient de la quantité des données dont elle dispose plus que de la qualité de ses algorithmes. Plus ces entreprises accumulent des données, plus l’écart s’accroît. Notre retard est de plus en plus difficile à rattraper. Quant au rapport Villani, il est important mais sous-dimensionné.

C’est pour toutes ces raisons que je pense que la France a raté le coche. Alors bien sûr qu’il faut continuer à développer l’IA, davantage au niveau européen que français d’ailleurs. On ne sait jamais ce qui peut arriver. On pourrait avoir de la chance, certaines entreprises américaines pourraient connaître des difficultés, et nous pourrions reprendre du terrain. Bien sûr qu’il faut essayer de rattraper ce retard, mais nous ferions mieux de nous positionner sur des technologies plus jeunes sur lesquelles nous pourrions prendre une place de leader.

Et pour vous, cette technologie du futur, c’est la blockchain ? Qu’avons-nous à gagner à développer cette technologie ?

La France a un coup à jouer car pour une fois elle n’a pas la réaction la plus protectionniste. De par sa nature traçable, anonyme et infalsifiable, la blockchain fait peur aux gouvernements. La Chine s’en méfie, la Corée du Sud a interdit les cryptomonnaies, les Etats-Unis l’ignorent, lui préférant l’intelligence artificielle. Seul le Japon réfléchit aujourd’hui au sujet.

En France, les mentalités ont changé de façon assez brutale. Le ministre de l’économie Bruno Le Maire a compris que l’on pouvait construire un environnement attractif et a confié à Jean-Pierre Landau la mission de proposer des pistes pour la construction d’un cadre juridique efficace.

Ce n’est pas compliqué à faire, il suffit d’avoir une fiscalité relativement attractive. Nous pourrions faire passer les plus-values réalisées en cryptomonnaies sous le prélèvement forfaitaire unique de 30% et avoir une approche réglementaire simple de nature à encourager les Initial coin offerings (les levées de fond où sont émis des tokens (jetons) achetables en cryptomonnaies) tout en protégeant les épargnants. Bruno Le Maire a ainsi proposé de délivrer un agrément aux entreprises émettrices de jetons respectant certains critères précis.

établissement bitcoin en plein Paris

La Maison du Bitcoin à Paris, une initiative à suivre ? Image de Maison du Bitcoin.

Vous parlez ici d’attirer des capitaux étrangers alors que vous insistez dans le même temps sur l’importance d’avoir des poids lourds français sur ces nouvelles technologies. Est-ce suffisant d’accueillir les entreprises étrangères ?

Nous n’avons pas beaucoup de ressources humaines endogènes sur la blockchain. Même les très grandes écoles d’ingénieurs ont du mal à enseigner des modules sur la blockchain par manque d’enseignants compétents. C’est la raison pour laquelle il faut faire de Paris la capitale de la blockchain. Une fois que ces entreprises étrangères seront en France, nous aurons les compétences pour former nos ingénieurs.

Nous devons aussi soutenir les activités relatives à la blockchain des entreprises françaises. Il ne faut pas refaire l’erreur qu’on a fait avec l’IA : nous avions travaillé uniquement avec les startups alors qu’il faut mettre les grandes entreprises, comme Carrefour, dans la boucle. Elles montrent qu’il y a des applications concrètes de la blockchain. Il faut aussi sensibiliser les banques qui pourraient cofinancer des projets. En France, on a beaucoup de grandes entreprises, que ce soit dans la logistique ou dans la finance, qui travaillent déjà sur la blockchain. Autant en profiter.

Pensez-vous vraiment que la blockchain devient une technologie aussi importante et utile que l’intelligence artificielle ?

Personne ne peut le dire. Peut-être qu’on n’entendra plus parler de la blockchain dans cinq ans, et peut-être qu’on en entendra autant parler que de l’intelligence artificielle aujourd’hui. Nous n’en savons rien. Mais cela vaut le coup de courir ce risque.

Nous commençons aujourd’hui à voir comment la blockchain pourrait impacter notre société. Regardez : Carrefour a développé une application extrêmement concrète pour garantir une transparence totale sur la traçabilité de ses poulets, des entreprises se servent de la blockchain pour lever des fonds avec les fameuses initial coin offering (ICO). Nous avons tout intérêt à ce que ces entreprises soient localisées en France.

Il s’agit ici de jouer la carte de l’attractivité ICO comme d’autres font de l’attractivité fiscale. Ce n’est pas la blockchain qui va nous faire gagner un point de croissance tout de suite mais si elle devient une technologie de premier plan, nous récolterons les fruits de cette stratégie.

Et puis surtout on peut faire les deux : rattraper notre retard sur l’IA et essayer d’attirer les entreprises qui travaillent sur la blockchain.

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