Blockchain et santé : comprendre pour agir

18 juillet 2019

Retour sur l’atelier du 2 juillet avec Tech To Med et WOJO. Cet atelier est le deuxième HOW Experiences dédié au secteur de la Santé.

Lors de l’édition précédente, les participants s’étaient interrogés sur l’avenir du parcours patient, et notamment sur la nécessité de faire de celui-ci un « parcours de vie », maîtrisé par le patient lui-même, avec une meilleure interopérabilité entre les acteurs de santé.

Pour concrétiser cette vision, et améliorer la qualité des soins, il est en effet indispensable de rendre aux patients le contrôle de leurs données et de permettre un transfert sécurisé de l’ensemble des informations (patients, médicaments, actes,…) au sein de l’écosystème des acteurs de la santé. Il a été estimé aux Etats-Unis que le manque d’interopérabilité entre les acteurs coûterait environ 150.000 vies et 18.6 milliards de dollars chaque année.

> Lire aussi : La blockchain dans la santé : entre promesses et réticences

Ainsi, la blockchain, registre décentralisé, réputé immutable et infalsifiable, apparaît comme une des technologies clés permettant de répondre à ces défis. Retour sur cette matinée animée par Franck Le Meur, président et fondateur de Techtomed.

La blockchain, la maturité après le buzz ?

Portée à la connaissance du grand public par le buzz autour des cryptomonnaies, la blockchain a été trop souvent assimilée, ces dernières années, à l’univers de la finance. Or les débouchés sont nombreux pour cette technologie qui permet à la fois la notarisation – de contenant et de contenu – de l’information, la sécurisation des transferts d’actifs et l’automatisation de processus notamment grâce aux Smart Contracts.

Pour Marc Gardette, CTO Secteur public et expert Blockchain chez Microsoft France, l’atout majeur de cette technologie de registre partagé et décentralisé est « d’abaisser significativement les coûts de la confiance » entre les acteurs. Mais pas n’importe où. Pour évaluer la pertinence des cas d’usages, il faut se poser la question : « Does it FITS ? ». Ainsi, la blockchain sera une réponse pertinente uniquement pour les processus qui impliquent un risque de Fraude, l’existence d’Intermédiaires, un caractère Transactionnel de l’information et un environnement Stable, .

« C’est un peu une piste d’audit sous stéroïde » renchérit, Anca Petre, co-fondatrice de 23 Consulting et experte de l’application de la blockchain au service du secteur médical et pharmaceutique.

Et pour expliquer comment cette technologie pourrait s’appliquer au secteur médical, elle cite l’exemple du scandale de la Veterans Health Administration qui a eu lieu en 2014 aux Etats-Unis. Malgré une obligation de prise en charge des patients inférieure à 14 jours, il a été démontré que certains vétérans attendaient en moyenne 115 jours avant toute prise en charge, avec des répercussions dramatiques… Les enquêtes ont mis en lumière la falsification de milliers de dates dans les registres de prise en charge médicale des vétérans. Une telle manipulation n’aurait pas été possible si une trace de ces rendez-vous avait été enregistrée dans la blockchain, tout simplement parce que l’information aurait été partagée entre les parties prenantes (VHA, vétérans, hôpitaux, assureurs,…) et n’aurait pu être modifiée a posteriori.

Si ce scandale n’a pu être évité à temps, Anca Petre positionne cependant la blockchain au début de la phase d’appropriation du Cycle de la Hype de Gartner. En effet, après le premier buzz et une période de remise en question– illustrée notamment par la chute de la valeur des cryptomonnaies – , de nombreux cas d’industrialisation de la blockchain commencent à apparaitre dans divers secteurs, comme l’agroalimentaire, le retail, ou encore le tourisme. Quid de la santé ?

La blockchain dans le secteur de la santé ?

Dans le secteur de la santé, le besoin de confiance entre les opérateurs est une nécessité. Ainsi 4 cas d’application principaux ont été rappelés ce matin.

Tout d’abord, la blockchain peut permettre à l’individu de reprendre le contrôle sur ses informations de santé, et en assurer la sécurité. Alors que la question de la souveraineté des données des individus est cruciale, celle des données de santé est encore plus sensible. Il faut savoir que celles-ci ont une valeur estimée à plus de 20 fois supérieure à d’autres typologies de données. Ainsi, selon Marc Gardette, la blockchain permettra aux individus de (re)prendre contrôle sur leur identité numérique, grâce à une « identité décentralisée ». Celle-ci n’aura pas vocation à recenser l’ensemble des données de santé du patient, comme le Dossier Médical Partagé, mais elle permettra d’en assurer la confidentialité, d’en contrôler l’accès et de fournir des crédentités vérifiables. Sophie Martineau, participante à cet atelier et VP Sales pour la solution de blockchain Embleema, évoque d’ailleurs les travaux menés en France par la société pour recenser les données des patients épileptiques et leur permettre de créer leur dossier numérique.

La blockchain est aussi un atout crucial dans la lutte contre les faux médicaments. Alors que jusqu’à 30% des médicaments dans les pays en voie de développement sont faux, la blockchain permet de vérifier chacune des étapes de la chaîne de production et de distribution des médicaments. Outre la qualité et la provenance de leurs composants, la blockchain pourrait également répertorier les conditions de transports des médicaments (humidité, température,…) en étant couplée à d’autres technologies comme l’IOT. Catherine Philippe, associée chez KPMG et experte Blockchain, souligne d’ailleurs que cette question de l’intégration de la blockchain dans l’environnement IT des différents acteurs de l’écosystème est cruciale , pour être optimale, elle doit être interfacée de façon pertinente et sécurisée sur l’ensemble des technologies de l’entreprise.

Franck Le Meur cite également l’application de la blockchain dans la recherche, et notamment dans le suivi des essais cliniques. Les protocoles à suivre pour valider la sortie d’un médicament sont très stricts et font l’objet d’une documentation très précise, partagée avec les patients et les autorités, à toutes les étapes de la démarche (du questionnaire à la sortie d’essai).

Enfin, sous-jacent à l’ensemble des cas d’application évoqués, la blockchain est appelée à devenir l’outil de référence permettant d’assurer l’interopérabilité de l’ensemble des acteurs de santé. Le manque de standardisation et de synergie des systèmes d’informations entre ces acteurs a encore aujourd’hui un coût humain, que cette technologie peut clairement adresser.

Anca Petre raconte que la blockchain commence à être utilisée dans le secteur de la santé, ainsi une jeune maternité aux Pays-Bas l’a mise en place pour tracer de manière fiable le nombre d’heures de soins dispensés à chaque famille et déclencher le remboursement correspondant à la part des assurances.

Cet enjeu de l’interopérabilité est au cœur de la complexité de la blockchain et soulève la problématique de la collaboration voire de la coopétition.

> Lire aussi : Les enjeux de la sécurisation des données de santé

L’enjeu de la collaboration : seul ou à plusieurs ?

Même si Catherine Philippe nous rappelle que la « blockchain pose des questions d’infrastructure IT (exploitation, hébergement, maintenance, sécurité…) » au sein des organisations, elle explique que la complexité de cette technologie repose principalement dans son fonctionnement en réseau. Il faut alors prendre en compte dès le début du projet le principe d’écosystème lié à cette technologie, en intégrant les acteurs de la chaine de valeur.

Alors que la Blockchain nécessite la mise en réseau d’un nombre minimum d’acteurs pour sécuriser le registre de données, avancer tous ensemble, dès le départ du projet, n’est pas simple.

Il est souvent nécessaire de commencer seul, ou avec un nombre très limité d’acteurs, pour pouvoir avancer vite. Cela impose qu’un acteur prenne le risque d’investir et de développer seul un projet avant de pouvoir à le partager avec d’autres partenaires.

Ensuite, l’effort et les investissements nécessaires pour constituer une communauté sont souvent sous-estimés. Il est préférable de s’appuyer sur des réseaux, des groupements d’acteurs, déjà existants, et d’intégrer d’autres acteurs petit à petit, en gardant comme ligne de conduite trois principes : pragmatisme, efficacité et transparence.

Dans une telle configuration, comment gérer la création de valeur qui découle d’un projet ? Comment la répartir entre les a différentes parties prenantes du réseau ? La question de la gouvernance, indissociable de celle du partage de la valeur générée, est bien au cœur des questions des projets de Blockchain.

Des initiatives émergent peu à peu sur la scène mondiale, comme celle regroupant KPMG, IBM, Merck et Wallmart et visant à sécuriser la chaîne d’approvisionnement des médicaments, même si le secteur de la santé reste encore au début des expérimentations autour de la blockchain.

Catherine Philippe rappelle l’importance d’avoir une vision transversale et d’aller chercher l’inspiration, les exemples et le retour d’expérience en dehors de son propre secteur d’activité.

Par exemple, avant de s’attaquer au secteur de la santé, Wallmart avait déjà lancé avec IBM, fin 2018, un projet de blockchain (IBM Food Trust) permettant de sécuriser la provenance de ses marchandises alimentaires. D’ailleurs, mené initialement avec un nombre d’acteurs restreint, ce projet a ensuite fédéré d’autres grands acteurs tels que Carrefour… Un modèle à suivre…


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