Comment capitaliser sur les succès de ses startups : la leçon d’Israël

2 juillet 2018

Israël est le pays des startups, mais ces startups finissent souvent par être vendues à des multinationales étrangères. Pour Jonathan Lavender, global chairman de KPMG Entreprise basé en Israël, ce n’est pas forcément une mauvaise chose.

En 2007, Dan Senor et Saul Singer dévoilent les raisons du succès de l’écosystème tech israélien dans l’ouvrage Start-up Nation. Dix ans plus tard, la France s’imagine aussi « startup nation ». Alors oui, le nombre de startups dans l’Hexagone a explosé, mais peut-on vraiment parler d’une nation startup alors que nos startups ont encore du mal à grandir ? Nos jeunes entreprises peuvent-elles s’inspirer du modèle israélien pour évoluer ?

Jonathan Lavender est global chairman de KPMG Entreprise basé en Israël. Nous lui avons demandé ce que la France pourrait apprendre de ce pays unique.

Hello Open World : Comment expliquer le succès d’Israël ?

Jonathan Lavender : Il est important de comprendre l’histoire d’Israël avant de parler de « startup nation ». Quand l’Etat d’Israël a été reconnu en 1948, nous faisions face à de gros défis, principalement en rapport avec la défense, les ressources naturelles et l’irrigation. Ces besoins nous ont menés, par la force des choses, à développer un esprit de résilience et une appétence à créer des solutions de pointe avec des petits budgets – Israël était un pays très pauvre à l’époque – pour répondre aux nécessités.

Il y a 20 ans, les premières innovations technologiques issues de la R&D de l’armée ont vu le jour. Le gouvernement a joué le rôle d’accélérateur en offrant des subventions de 300 000 dollars aux projets. A l’époque, il prenait des parts dans les startups, ce qui n’est plus le cas maintenant. Les universités ont apporté leur intelligence et leur propriété intellectuelle. Si vous ajoutez à cela l’investissement massif qui est venu d’Israël et de l’étranger ces 10 à 15 dernières années, vous avez un écosystème solide.

HOW : En France, nous n’avons pas ce même besoin d’innover pour survivre. Dans ce cadre, notre gouvernement a-t-il raison d’être obsédé par cette idée de « startup nation » ?

J.L. : Bien sûr ! Tout pays a besoin d’un écosystème d’innovation. C’est d’autant plus vrai maintenant que les industries traditionnelles – la banque, les infrastructures, la construction automobile, etc – traversent une période de disruption et digitalisation cruciale.

Voulez-vous que les startups qui vont aider ces grands groupes à innover soient françaises ou étrangères ? Evidemment, la première option sera plus aisée en termes de valeurs et de connaissance du marché, et plus intéressante d’un point de vue macro-économique pour le pays.

HOW : Peut-on devenir une « startup nation » sans les trois piliers – gouvernement, armée, universités – qui ont fait le succès d’Israël ?

J.L. : Je pense que c’est difficile d’y arriver si le gouvernement ne garantit pas une partie du financement d’amorçage car c’est la période la plus risquée. C’est un investissement qui nourrit l’innovation globale d’un pays.

Quant à l’armée, certains pays ont une armée forte, d’autres non. Ce n’est pas quelque chose que l’on peut développer.

On comprend pourquoi certaines entreprises décident de garder leur R&D en Israël… Image de Tel-Aviv par Dance60

En revanche, n’importe quel pays peut faire en sorte que ses universités travaillent avec les entreprises, c’est clé. Les cinq meilleures universités en Israël ont des départements commerciaux. Si vous voulez développer une idée, vous pouvez obtenir du financement et de l’accompagnement en accélérateur. Cela permet d’aider les gens à trouver leurs business models et à commercialiser leurs idées.

HOW : Notre défense n’investit pas autant dans la tech qu’en Israël et nos universités n’ont pas l’approche commerciale qu’ont celles d’Israël. Pouvons-nous réussir sur l’échelle internationale en dépit de cela ?

J.L. : Je ne suis pas sûr qu’un pays autre qu’Israël pourrait devenir une startup nation dans les mêmes proportions pour une raison simple : la taille de notre marché. Le fait que nous n’ayons pas de marché interne pousse chacune de nos startups à considérer l’Europe ou les Etats-Unis comme marché principal dès sa création. C’est une approche différente.

Cela dit, j’entends de très bonnes choses sur la France. Est-ce qu’elle deviendra un pays à startups comme Israël ? Je ne pense pas que ce soit la question. Ce qui importe, c’est qu’il y ait suffisamment d’innovations pour nourrir les idées et aider les grands groupes à traverser ce parcours de la digitalisation. Il faut que les décisionnaires des universités, de la fonction publique et du monde de l’entreprise comprennent que c’est important.

HOW : En France, les dirigeants ont bien pris conscience de l’importance des startups, mais elles sont encore peu nombreuses à grandir. Rencontrez-vous ce même problème ?

J.L. :  Nous avons aussi ce problème de « scale-up » [Ndlr : entreprises en changement d’échelle] en Israël. La plupart des startups d’Israël finissent par être vendues, elles ne sont pas introduites en bourse, elles ne scalent pas. Les entrepreneurs aiment construire des idées mais sont rarement de bons PDG ou marketeurs. A un moment donné donc, il devient plus pertinent pour eux de vendre leur idée et de passer à l’innovation suivante.


Lire aussi : La France va-t-elle devenir une « scale-up » nation ?

Nous voyons les grandes entreprises internationales venir en Israël faire leur marché. Quand elles trouvent des innovations qui leur plaisent, elles sont très agressives et en font l’acquisition. La France a de la chance car la taille de son marché devrait permettre aux entreprises de scaler plus qu’en Israël. Mais au final, il ne faut pas se leurrer, il y a une guerre des talents, de technologie. Une bonne entreprise sera rachetée par un mastodonte, qu’elle soit française, américaine ou chinoise.

HOW : Les acquisitions sont-elles une mauvaise chose ?

J.L. : Généralement après une acquisition, les entreprises gardent leur R&D en Israël, et les fondateurs et fondatrices quittent l’entreprise après deux ou trois ans pour lancer de nouvelles entreprises. Plus de 200 multinationales possèdent des pôles de R&D en Israël suite à des acquisitions et cela aide énormément l’écosystème du pays, puisque cela permet de préserver les emplois des talents locaux et d’attirer de nouveaux experts et expertes dans le pays.

Pour qu’un écosystème de startups prospère, il est important que les startups puissent continuer de croître par elles-mêmes ou qu’elles puissent trouver des acquéreurs qui acceptent de conserver la R&D dans le pays.

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