« La e-santé déplace le curseur du curatif au préventif »

14 mars 2019

Franck Le Meur a fondé Techtomed pour créer du lien entre start-ups en e-santé et acteurs traditionnels de la médecine et de la big pharma. Avec une conviction : le secteur de la santé amorce une transformation inédite.

HOW : La France est face à de grands enjeux en matière de santé. On a pourtant le sentiment que l’offre e-santé est peu développée dans notre pays. Pourquoi ?

Franck Le Meur : Il y a énormément d’innovation en France. Le pays est dans le top 3 ou 4 des pays les plus présents sur la e-santé, avec les Etats-Unis, la Chine et Israël. Nous avons un très bon niveau, nous avons les meilleurs mathématiciens pour tout ce qui est intelligence artificielle, robots etc. Le problème se situe plutôt au niveau réglementaire. On est dans un système de santé très réglementé qu’il est difficile de faire accélérer pour toutes ces nouvelles innovations technologiques. Ensuite, la politique publique ne favorise pas beaucoup la prévention. Or, les innovations en e-santé sont plutôt orientées vers la prévention. Enfin, le dernier frein concerne les usages. On n’est pas encore prêts à se monitorer ou se « self quantifier » tous les jours pour avoir un comportement de santé vertueux.

HOW : Comment la technologie peut-elle disrupter le secteur de la santé ?

Prenons l’exemple d’un médicament. Une fois fabriqué et mis sur le marché, il « échappe » au laboratoire qui le produit : l’usage dépend du patient. Va-t-il bien suivre son traitement ou non ? Cet enjeu est d’autant plus fort dans le cas d’un traitement anticancéreux qui nécessite la prise plus de suivi au quotidien. Les nouvelles technologies permettent justement d’accompagner ce patient et de mesurer le suivi de son traitement.

Elles permettent aussi de développer la télémédecine pour proposer un diagnostic et une prise en charge plus rapides et améliorer l’aiguillage des patients. Concrètement, vous accédez à un médecin en ligne avec des fonctionnalités de diagnostic qui peuvent aller jusqu’au chatbot dans lequel vous renseignez vos symptômes afin de mieux vous orienter dans le système. C’est une couche supplémentaire, entre la recherche sur internet et le rendez-vous physique chez son médecin. Cela permet de désengorger les cabinets et les urgences mais aussi d’éduquer à la prévention les patients. C’est une pratique très développée en Grande Bretagne par le NHS (service de santé anglais).

HOW : Pourquoi le parcours patient est-il un enjeu d’avenir ?

Aujourd’hui, tous les patients de plus de 65 ans sont atteints par au moins une maladie chronique. Selon les chiffres de KPMG, cela concerne plus de 10 millions de personnes. Comme le disait Catherine Cerisey lors de la HOW experience consacrée à l’avenir du parcours patient, dans le cas d’une maladie chronique, le parcours patient est un parcours de vie. Or, le système de santé français sait gérer un malade à un instant donné, mais pas quand il est tout seul ou en ambulatoire. Que se passe-t-il une fois le patient sorti de l’hôpital ? Comment le suivre ? Il est nécessaire de gérer non plus des actes médicaux, mais une maladie dans son ensemble, comme le souligne le rapport Aubert. Cela suppose de revoir complètement notre système.

HOW : Quels sont les grands enjeux de la e-santé à court-terme ?

Le premier enjeu est de reconnaître que la e-santé est un moteur d’innovation et d’évolution du secteur de la santé. La e-santé déplace le curseur du curatif au préventif. Ensuite, il faut lever la barrière du financement : aujourd’hui, les start-ups de la e-santé doivent prouver leur bénéfice pour le système de santé et le patient avant d’être pris en charge par le payeur. Or, une start-up qui se développe n’a pas la capacité financière d’injecter des millions d’euros pour faire le développement nécessaire afin d’accéder au remboursement (ce que l’on appelle la LPP, soit la liste des produits et prestations remboursables par l’Assurance Maladie). Il y a un troisième enjeu, celui de la certification. Sur certaines nouvelles technologies, on manque d’évaluateurs. Et s’il n’y a pas d’évaluation, il n’y a pas de certification. Cela a une vraie incidence sur le développement d’un produit, au point où il est parfois plus facile pour une start-up de se lancer dans un autre pays qu’en France.

HOW : La sécurisation des données de santé est également un enjeu fort, non ?

La « privacy » dans la e-santé est un enjeu réel. Tout le monde « prend peur » sur ce sujet, mais il faut savoir que presque un Français sur deux poste des données de santé sur les réseaux sociaux sans a priori (étude Odoxa pour HDI). Les données de santé, ce sont des informations sur son état de santé, son humeur, sa maladie, son hospitalisation ou encore un appel pour trouver un médecin… Les intelligences artificielles ont donc déjà beaucoup d’informations sur la santé des utilisateurs et peuvent prédire des passages à l’acte chez des jeunes gens qui veulent se suicider (de nombreuses publications existent sur ce sujet). Pourtant, il existe une réticence à donner son dossier médical sur internet (DMP). C’est un paradoxe.

Pour être adopté, le dossier médical en ligne doit garantir la transparence et le respect de la vie privée des patients. Il faut expliquer à quoi vont servir les données que j’accepte de verser dans mon dossier, comment elles vont être utilisées et par qui, en quoi cela va m’être utile ? Ces données pourraient par exemple servir à alerter sur votre état de santé, ou mesurer une épidémie et d’autres enjeux de santé publique. Je pense que l’on va vers une tendance mondiale où les données de santé vont être de plus en plus consenties et protégées. On peut imaginer un système utilisant la blockchain où le patient a la clé de son dossier médical en ligne, avec son médecin.

HOW : Comment faire de l’offre e-santé une réalité pour les patients ?

Les patients sont très peu impliqués dans la mise au point des nouvelles technologies. Or, ces solutions n’ont de sens que si elles sont adaptées aux usages ou aux programmes acceptés par le patient. La notion d’acceptance est capitale. Il est très important de co-développer et de co-designer une technologie avec les patients, sinon on risque de passer à côté de la réalité de l’usage du quotidien. Par exemple, si on prend un vêtement connecté pour mesurer le rythme cardiaque, si le patient trouve que ça le sert trop et qu’il n’a pas envie de le mettre, ce vêtement ne sert plus à rien. Il faut se poser les questions de base : est-ce que moi, qui ne suis pas malade, je le porterai ?

HOW : Comment nous soignerons-nous en 2030 ?

La santé en 2030 est une santé de la protection du capital santé et de la prévention. C’est-à-dire un système vertueux où éducation, prévention et accompagnement seront privilégiés plutôt qu’un système de consommation de soins. Avec le vieillissement de la population, le système de soins sera très tendu au niveau financier, très coûteux et moins accessible. Il va y avoir un besoin de plus d’efficience. Je pense qu’on va passer dans un système où le diagnostic et la bonne orientation des patients dans leurs parcours seront primordiaux.

Et puis on aura probablement plus de prévention imposée. En clair, vous serez éligible à un système de santé, mais en contrepartie, vous devrez accepter de vous plier à plus d’obligations. Comme il existe des visites obligatoires chez le dentiste pour les enfants, on peut imaginer des visites obligatoires pour des maladies chroniques plus lourdes. Vous allez être soumis à des systèmes de prévention parce que le système ne pourra plus endosser la charge de soins.

On va également aller vers plus d’autonomie du patient, et c’est justement là que les nouvelles technologies interviendront. Le numérique peut énormément apporter dans le diagnostic, le monitoring, le suivi, l’accompagnement… Je pense que cela commencera avec l’ambulatoire, qui va devenir le vrai laboratoire de la e-santé. Et peut-être que demain, le volet prévention en téléconsultation sera proposé par les mutuelles, avec un service en ligne 24h/24 capable de vous mettre en relation avec un médecin. Je vois les mutuelles investir dans la téléconsultation et les hôpitaux et les cliniques investir dans l’ambulatoire. Il y aura toujours évidemment des hôpitaux et des praticiens, mais avec autour un système qui cherche à mieux organiser, mieux traiter, mieux prévenir. La santé ne se limitera plus à l’hôpital ou au cabinet médical, mais sera intégrée à nos gestes quotidiens.

La rédaction HOW

par L'ADN

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