Que faut-il (vraiment) comprendre par “transitions numériques” ?

20 novembre 2017

Think / Do Tank de référence, se présentant comme « une fabrique d’idées neuves et actionnables » regroupant près de 300 adhérents, parmi lesquels de grandes entreprises, des start-ups, des collectivités locales, des universités et laboratoires et des associations, la Fing (Fédération Internet Nouvelle Génération) nourrit aujourd’hui activement le débat sur la place du numérique et analyse et anticipe l’impact des révolutions digitales qui transforment aujourd’hui notre économie et notre société toute entière. Nous sommes allés à la rencontre de Daniel Kaplan, son fondateur.

Pouvez-vous revenir à la genèse de la Fondation Internet Nouvelle Génération, La Fing ?

La Fing est née dans les années 90, à un moment où nous devions passer d’une étape d’adoption un peu lente des usages de l’Internet à une époque de grandes transformations liées à la connexion permanente, au haut débit et à l’Internet mobile, qui allaient changer l’appréhension du réseau. Nous étions alors quelques-uns à vouloir que la France et l’Europe soient les inventeurs de ce nouvel âge de l’Internet, à la différence de la première vague Internet où nous étions seulement les suiveurs. Nous anticipions les débats d’aujourd’hui autour de la « transition numérique » en explorant la question des usages, d’un Internet ouvert, d’une société connectée, servicielle et en réseau.

Pourquoi parler de « transition numérique » ? Que mettez-vous derrière ces termes ?

Parce que le numérique questionne globalement l’économie, la société, l’ensemble des champs du pouvoir et même la connaissance et la culture. Cela étant, le numérique n’est pas une cause autonome de cette transition, il en est peut-être plutôt le symbole : il ne naît pas tout seul, il ne tombe pas sur le monde, il émerge et se développe sur des décennies en accompagnement et catalyse d’un ensemble de tendances et d’aspirations issues de la société, de l’économie contemporaines. 

Il n’y a d’ailleurs pas de société pré-numérique. Il s’agit plutôt d’une évolution progressive. Depuis la fin des années 1940, on a commencé à informatiser les organisations et, dès les années 50 à parler de ses conséquences. Plus largement, dès les années 60, la science-fiction s’inquiète d’une société hyper-rationnalisée découlant de l’émergence des TIC à l’origine de ce qu’on nommera plus tard la « société de l’information ».

Dans les années 1970, le « réseau des réseaux » (l’internet) émerge ainsi en soutien d’une volonté explicite de transformation des organisations, présente à la fois dans la pensée stratégique (la RAND Corporation), le management (revalorisation de l’initiative), l’économie (dérégulation mondialisée) et la politique (post-1968).

Rappelons qu’en France la première loi sur l’informatique et la société a aujourd’hui quarante ans (Loi de 1978). On pourrait même se dire que la « transformation numérique » est engagée depuis 1940, le mot de « transition » émergeant presque a posteriori, quand il apparaît que le numérique devient le vecteur d’un ensemble cohérent de transformations d’ordre systémique.

Pour la Fing cette transition revêt cependant quelque chose de différent des précédentes transformations industrielles aux impacts profonds, telles l’automobile ou l’électricité. Au-delà d’un mouvement ancien « d’informatisation de la société » visant à outiller les organisations et les pratiques existantes dans une optique de rationalisation et d’optimisation, le numérique intervient de manière profondément transformative dans tous les compartiments de l’activité humaine : les pratiques quotidiennes (par exemple la gestion du temps et des mobilités), les formes de coordination (intelligence collective, plateformes…), et bien sûr la connaissance (certains faisant même du numérique une « nouvelle écriture »)

Il s’agit donc ici d’un phénomène plus large: la transition numérique arrive au moment où le numérique cesse d’être principalement un sujet d’informatique – donc d’encodage et d’informatisation d’un certain nombre de pratiques à améliorer – pour devenir un paradigme qui prend son autonomie. Il implique une transformation de la nature systémique d’un ensemble complexe qu’il soit social, économique, urbain, politique, etc. Avec le numérique les choses deviennent en particulier plus plastiques et sujettes à des formes permanentes de recompositions, de réorganisation, depuis la plus petite à la plus grande échelle, y compris dans l’industrie – pensons à la modélisation 3D « concourante », aux fab labs, à l’impression 3D, à l’hybridation (physique-numérique) des objets et plus récemment à « l’industrie 4.0 ».

Enfin si on pense à la blockchain, pourquoi ne pas parler plus largement de transformation technologique ?

Au départ, la Fing avait vocation à rendre intelligible « l’objet Internet » et ses évolutions à venir. Elle s’est donc saisie de l’angle technologique pour démocratiser les sujets tels que le wifi, le haut débit, la connexion permanente ou encore l’Internet mobile. Puis nous avons pris les questions du numérique sous son angle sociétal – une approche tant socio-économique que socio-technique – afin de couvrir des sujets comme l’identité, la confiance, la ville, les transformations du travail ou encore l’écologie. En effet très vite on voit que les formes technologiques se succèdent. Ce qui importe dans une ère du numérique, c’est ce que deviennent nos sujets sociétaux. On a trop tendance à sacraliser la technologie, à l’image de la blockchain.

 

Comment travaillez-vous au sein de la Fing ?

Une première approche consiste à créer faire travailler ensemble des acteurs profondément différents : start-ups et acteurs de l’économie traditionnelle, chercheurs, acteurs publics et territoires, geeks… Il s’agit d’abord de construire entre eux un langage commun et de dessiner ensemble un « territoire d’innovation », avant de se projeter. L’étape suivante passe souvent par la construction de « scénarios extrêmes » où le numérique outille des transformations vraiment radicales. Avant de formaliser et scénariser des pistes pour l’action innovante, qui sont accessibles à tout le monde.

Par exemple, lorsque nous travaillions sur la confiance avec plusieurs grandes entreprises, en 2011, il est apparu clairement que l’industrialisation de la relation client, ainsi que l’accumulation unilatérale de données, détruisaient toute forme de proximité relationnelle – donc de confiance – entre les entreprises et leurs clients. Nous avons alors imaginé un scénario de « ré-humanisation » du service client, pourtant en ligne, où le rôle de l’opérateur est d’aider les clients à s’entraider. Ainsi, au lieu de servir vingt clients par heure à partir d’un script, « mon » interlocuteur sert quarante clients à la fois en organisant les conversations entre eux. Nous avons aussi imaginé une carte de fidélité qui accompagne un processus réciproque d’approfondissement de la relation, pendant lequel le client et l’entreprise se dévoilent progressivement l’un et l’autre.

Sur des sujets systémiques avec de forts effets de leviers, La Fing va au-delà en créant le mouvement. C’est ce que nous avons fait fin des années 2000 au sujet de l’ouverture des données publiques, sujet émergeant à l’époque – et vu exclusivement en France comme lié à la transparence, notamment via l’activité de collectifs comme Regards Citoyens. Nous avons montré de cette manière qu’il s’agissait aussi là d’un vecteur de création de connaissances.

C’est également ce que nous avons fait sur les Fablabs en créant le premier « Fablab à déploiement rapide » en France (testé à la Cité des Sciences et de l’industrie) et en documentant les modèles économiques et d’organisation de ces lieux, afin de faciliter la tâche des suivants.

Aujourd’hui, c’est à nouveau la question de la « confiance » que nous posons au travers du mouvement MesInfos (@Expe_MesInfos), lancé en 2012 et à sa deuxième phase d’expérimentation.

La problématique que nous adressons pourrait s’énoncer de la manière suivante :

« Et si, demain, chaque individu disposait du pouvoir d’exploiter et partager les données personnelles qui le concernent, sous son contrôle et à ses propres fins : pour mieux se connaître, prendre de meilleures décisions, se faciliter la vie, etc. Quels usages, quelles connaissances, quelles opportunités et quels risques pourraient-ils émerger d’un tel retournement ? »

Ces questions induisent des pistes d’innovation susceptibles de répondre à la crise de la confiance entre les organisations et les individus, à l’instar du « project VRM » de Doc Searls, professeur à Harvard et auteur du Manifeste des évidences (le Cluetrain Manifesto), qui a théorisé une nouvelle approche de la relation client, le Vendor Relationship Management (VRM).

Nous avons prolongé l’initiative MesInfos à l’échelle européenne via le mouvement MyData.org dont la déclaration propose d’ajouter à l’approche défensive (mais nécessaire) de la protection des données une approche positive d’empowerment des individus à partir de leurs données. Nous parlons alors de « Self data ». Il s’agit ainsi par exemple d’imaginer des plateformes personnelles de données qui seraient la nouvelle porte d’entrée des d’accès aux données pour les organisations.

Quels sont les grands enjeux du côté des entreprises relevés par la Fing pour 2018 ?

 Un écart dangereux se creuse entre d’un côté l’expérience quotidienne des transformations numériques vécues par les gens, et de l’autre côté, le monde des organisations qui s’optimise et se transforme. La rationalisation des processus, l’automatisation, la recherche légitime d’efficience à l’échelle des processus ou de grands systèmes, ont aussi pour résultat de figer les choses. Il faut réussir à faire la différence entre un numérique transformateur et un numérique optimisateur.

Par exemple, si l’on prend le cas de la smart city, force est de constater le décalage frappant entre, d’une part des grands programmes qui considèrent la ville comme un système à optimiser – plutôt portés par des grandes entreprises installées, IBM, Cisco, Veolia… – et d’autre part, l’expérience quotidienne du numérique urbain, par les gens. Ce sont deux mondes disjoints. Dans la smart city il n’y a pratiquement jamais d’acteurs tels que Uber, Blablacar, Airbnb, voire même Pokemon Go. Ce qui en fait un projet à la fois décalé et assez conservateur.

Il faut également comprendre que le numérique est à la fois l’un des chemins emprunté depuis les années 80 par les nouvelles formes d’utopies – économies alternatives, l’idée des Communs, le logiciel libre, les débats d’un Internet libre & ouvert, la « déclaration d’indépendance du cyberespace » en 1994… – et le symbole même de l’économie actuelle et des dérives du capitalisme – dont les deux principaux stigmates sont l’explosion des inégalités et la crise écologique.

Sans en faire le seul responsable, l’ère du numérique correspond assez précisément à celle de l’accélération des émissions carbone et de l’explosion des inégalités. Le numérique est partie-prenante de ce système. Le monde numérique a tenté de se débarrasser de ces questions, soit en se décrivant comme « immatériel » (donc écologique), soit en se retranchant derrière l’argument qu’il « n’est qu’un outil ». Mais il n’existe pas d’outil indépendant du système technique et social dans lequel il naît. Il peut, en revanche, y avoir des intentions transformatrices ; ou pas.

Aujourd’hui ces questions vont s’imposer auprès des grandes entreprises qui ont vu que le numérique était un outil transformateur et un moteur de changement contemporain mais surtout que le sens que l’on lui donnait n’était pas sans impacts, sans risques d’opinion, ni conséquences réglementaires majeures. Récemment, par exemple le débat autour de la plateforme APB (admission post-bac) a montré la contemporanéité de cet enjeu. Dans cet exemple, il ne s’agit pas de ne pas s’appuyer sur un système technique, mais de savoir comment et au au nom de quoi il fonctionne.

Un programme clé pour la Fing est aujourd’hui Innovation Facteur 4 de Transition2, Pouvez-vous nous en dire plus sur ce sujet ?

Avec Innovation Facteur 4, nous nous intéressons au rôle de l’entrepreneuriat et de l’innovation dans la transition écologique. Le « facteur 4 » fait référence à la nécessité de diviser par 4 (au minimum !) nos émissions de gaz à effet de serre et notre consommation de ressources finies dans les décennies à venir. Par extension, l’Innovation Facteur 4 fait référence à une innovation dont la « proposition de valeur » intègre un impact écologique profond « zéro émissions/déchets etc. », « énergie positive » etc.), large (passage à l’échelle) et de long terme (robuste aux « effets rebond »).

Nous partons de trois constats. D’une part, la « green tech » a certes produit des résultats intéressants, mais ses effets sur la courbe de croissance des émissions paraissent pourtant limités. D’autre part, l’innovation numérique renouvelle profondément les modes et les processus d’innovation, mais elle est assez indifférente aux enjeux climatiques et environnementaux. Enfin, nous avons été étonnés de voir qu’en règle générale, même les investisseurs et les innovateurs qui visent clairement à produire un impact écologique positif ne se sont pas donné les moyens de vérifier la réalité de cet impact ! Le risque, à terme, est de ne plus pouvoir distinguer le green washing du reste et peu à peu, de dévaluer l’innovation verte et l’impact investment.

Comment piloter et évaluer un projet innovant dont l’impact n’est pas un sous-produit, mais une composante essentielle du projet au regard de laquelle se mesure son succès, au même titre que sa réussite économique ? Comment le faire sans imposer des méthodes trop lourdes ou des critères inadaptés à la réalité des projets, et d’une manière adaptée à l’innovation contemporaine, agile, en réseau, écosystémique, focalisée sur le service et le modèle d’affaires plutôt que sur la performance technique ?

Nous avons ainsi construit un « référentiel » de l’Innovation Facteur 4, comme un langage commun entre les innovateurs et ceux qui les soutiennent, que ce soit financièrement ou par d’autres moyens. Son objectif est d’intégrer des méthodes existantes pour analyser simultanément et avec la même rigueur le modèle d’affaires et le « modèle d’impact » d’un projet.

Nous avons voulu que le référentiel Innovation Facteur 4 puisse s’utiliser dans des situations très concrètes : le processus de conception et d’amélioration continue d’un projet innovant, le dialogue entre innovateurs et financeurs, voire l’analyse de la stratégie et du portefeuille d’un fonds d’investissement à impact. En revanche, ce référentiel n’est pas adapté à des actions (tout aussi nécessaires) visant à réduire l’empreinte environnementale d’une activité existante.

A lire aussi

La communauté des leaders de l'innovation

Innovating in good company

Rejoignez-nous