La généralisation des « smart cities »… c’est pour demain ?

Si la perspective de villes connectées opérant comme de véritables écosystèmes résilients fait rêver, leur mise en oeuvre opérationnelle se heurte à des difficultés. Quels sont les enjeux pour la smart city de demain ? Quels sont les freins à lever pour en accélérer le développement ? Eléments de réponse avec Emmanuel Bavière (Tech advisor pour la Société Générale), Jérôme Monceaux (fondateur de Spoon.ai) et Erwan Keryer (Directeur-associé Secteur Public chez KPMG).

Du latin intelligere, pour « donner du sens » ou bien « donner le choix », l’idéal d’une ville « smart » repose avant tout sur « la capacité à donner le choix aux utilisateurs », rappelle Emmanuel Bavière, en préambule de la conférence Smart city : le phygital à grande échelle qui se tenait à l’occasion de VivaTech 2019. Pourtant, cet idéal peine à se matérialiser. Les villes « smart » d’aujourd’hui rencontrent encore difficultés et réticences dans leur déploiement.

Freins, réticences et points de tension : où en est-on des smart cities ?

« Aujourd’hui, la smart city peine fortement à décoller », déclare ainsi Erwan Keryer, avant de lister les points de tension qui entravent les tentatives actuelles de mise en oeuvre de villes véritablement intelligentes.

Premier frein : la question budgétaire. Si des villes comme Dijon, qui est l’une des pionnières en France, peuvent compter sur un budget de plus de 100 millions d’euros pour s’équiper des composantes majeures de la ville intelligente, ce n’est pas le cas de toutes. « Beaucoup de collectivités n’ont pas les budgets pour se lancer dans des projets à grande échelle », note Erwan Keryer.

Deuxième frein : l’insuffisante acculturation de la majorité des élus aux enjeux et outils du numérique. « Le numérique est souvent perçu comme une menace par les élus qui ont des craintes, légitimes, d’être dépossédés de leur pouvoir de décision, et par des directeurs de services qui ne se voient proposés aucune formation sérieuse sur le sujet ».

Troisième point de tension : la réticence des populations. « L’enquête récente menée en Ile-de- France sur la question de la mobilité a démontré que 47% des utilisateurs ne souhaitent pas que l’on utilise leurs données personnelles pour optimiser les transports. Plus généralement, il y a une vraie défiance au sein de la population. On l’a vu à Nice, où les citoyens se sont opposés à l’installation des dispositifs de reconnaissance faciale. Ou bien à Saint-Etienne, où les habitants se sont mobilisés contre l’installation de microphones dans certains quartiers », poursuit Erwan Keryer.

« La peur s’est également cristallisée autour de la crainte d’une intelligence artificielle omnipotente, abonde Jérôme Monceaux. Il y a de nombreux discours qui sont bien trop alarmistes sur ce
sujet. » L’enjeu de la fracture numérique est crucial : « N’oublions pas que 30% de la population n’a pas accès aux outils numériques. Dès lors, l’augmentation de la connectivité risque d’accentuer les logiques d’exclusion. »

Penser la ville comme un outil au service du collectif

Alors, comment favoriser l’éclosion des smart cities ? Nos trois experts parient sur la force de l’intelligence collective, la transparence et l’inclusion, pour bâtir les smart cities de demain. « Il faut envisager ces lieux comme des écosystèmes vivants, parler de symbiose », appuie Emmanuel Bavière. « Le sujet fondamental c’est évidemment l’humain, il faut repartir des utilisateurs et réfléchir à la manière de les servir au mieux ».

Pour Jérôme Monceaux, la clé est à chercher du côté du collectif. « Lorsqu’on évoque la smart city, on insiste beaucoup sur la technique et on oublie souvent la notion de mieux-vivre ensemble. La ville est avant tout un outil au service du collectif. Il faut donc réinstaller un rapport instinctif à la technologie, en repartant des usages sociaux », explique-t-il. Et pour cela, la data a un rôle à jouer. Mais encore faut-il en démocratiser l’accès, et expliquer ses avantages avec pédagogie.
« L’open data, tout le monde en parle, mais peu la maîtrise », commente Erwan Keryer. « Seulement 10% des communes qui devaient rendre publiques leurs données s’y sont conformées. Principalement parce qu’elles sont perdues quant à la manière de faire. Le cas de Waze est symptomatique de la difficulté 1° de collaborer avec des géants du numérique, 2° de récupérer puis de traiter des données. » En définitive, pour ce dernier, « il y a un besoin très grand de réassurance chez les élus. »

Quant à la dimension d’inclusion numérique, elle est fondamentale. Pour Jérôme Monceaux, cela passe par une implication plus grande des citoyens, « et par la mise en place d’interfaces simples d’accès, accessibles au plus grand nombre ». En cela, la ville de Barcelone est un exemple, noteErwan Keryer. « Dans cette ville, la dimension de smart city a été envisagée de manière transversale, en prenant en compte les politiques publiques dans leur ensemble. Or, par trop souvent, les collectivités ne s’en tiennent qu’à l’un des aspects : les transports ou l’environnement par exemple. » A l’inverse, le modèle de smart city mené par Google et sa filiale Sidewalk Labs à Toronto est « à la fois inquiétant et enthousiasmant », juge ce dernier. « N’oublions pas que si c’est ce modèle qui sort de terre, alors cette ville intelligente ne sera pas accessible pour toutes et tous. »

La rédaction HOW

par L'ADN

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