Les infrastructures s’auto-diagnostiqueront et s’adapteront aux usages

Nous ne construirons ni n’entretiendrons plus nos infrastructures tel que nous l’avons fait jusqu’à présent. Tel est l’enseignement que semblent esquisser les révolutions liées à l’IoT, le BIM, les datas, la VR, qui viendront progressivement transformer les métiers et les processus liés à la maîtrise d’ouvrage et la gestion des routes, des ponts ou encore des voies ferrées et navigables. Bruno Cavagné, président de la Fédération Nationale des Travaux Publics, partage avec nous sa vison de cette nouvelle donne technologique.

 

Quelle est la place accordée aujourd’hui à l’innovation dans les infrastructures ?

L’innovation est depuis toujours inscrite au cœur de l’ADN des Travaux Publics, que ce soit au stade de la conception ou de la réalisation des infrastructures. A contrario, l’innovation de rupture n’existe quasiment pas dans la profession. Le principal frein à l’innovation se trouve dans la prise de risques et dans les contraintes réglementaires ou juridiques, liées au caractère public des ouvrages. On observe également régulièrement des transferts de technologies, en provenance d’autres activités qui irriguent le champ de la construction.

L’innovation actuelle vient plutôt d’une combinaison entre l’évolution des usages et l’adaptation de nos infrastructures aux transitions écologique, numérique et sous l’impulsion de nouveaux modèles économiques.

Comment la transformation digitale révolutionne-t-elle les métiers de la construction ?

La transformation digitale est une révolution dans l’acte de construire, et ce tout au long des différents processus du cycle de vie d’une infrastructure. Son impact se mesure déjà au travers du BIM (building information modelling). Dans le bâtiment, le numérique s’est mis en place plus rapidement car la communauté des acteurs est plus simple et organisée autour d’une commande essentiellement privée et d’une maîtrise d’œuvre reconnue, en la personne de l’architecte. Les fabricants de produits contribuent également beaucoup à son développement. Pour ce qui concerne les infrastructures, l’écosystème des acteurs est plus complexe : une plus grande variété de maîtres d’ouvrage publics, une ingénierie partagée entre public et privé, des constructeurs et des exploitants très souvent publics. L’infrastructure vient s’intégrer dans un territoire où coexistent des réseaux, des contraintes environnementales, des spécificités géographiques et géotechniques.

Il ne fait aucun doute que le numérique va impacter les processus liés à la conception, la réalisation, l’exploitation et la maintenance des infrastructures. La connaissance des données et leur structuration au travers des usages, des processus, des performances et des services attendus rythmeront l’évolution.

Dans un premier temps on s’achemine plutôt vers une dématérialisation et une amélioration des processus existants, ensuite cela évoluera progressivement vers une modification plus profonde des façons de concevoir, de construire et d’exploiter. L’arrivée de nouveaux outils pilotés par le numérique, comme l’acquisition rapide de données via différents capteurs, la réalité augmentée, l’impression 3D, les nouveaux robots comme les drones sont des exemples qui vont accélérer les migrations. Néanmoins, il faut que l’écosystème des acteurs accepte ces évolutions, les comprenne, se forme et s’approprie ces nouvelles organisations et ce, de façon homogène. Mais l’évolution va vite, et se fera !

L’analyse des données est-elle un enjeu bien appréhendé par les acteurs de l’infrastructure ?

Il est difficile de répondre : les données sont devenues des matières stratégiques et les différents acteurs s’y intéressent pour cette raison. Il existe plusieurs catégories de données en lien avec les infrastructures : des données d’usages, de services, et de sécurité qui servent l’exploitation. Mais aussi des données techniques de construction et de conception ou bien des données de web services, de connectivité qui seront associées à l’infrastructure. Mais avant de parler d’analyse de données, il faut déjà que ces données existent, ce qui n’est pas toujours le cas, en particulier pour les données de construction d’infrastructures existantes. Ensuite, elles doivent être structurées pour être échangées, c’est-à-dire interopérables.

Concernant les données d’usage, en grande partie issues de la connectivité des objets, les exploitants de l’infrastructure vont être plus sensibles à celles qui influeront sur leurs coûts récurrents. La connectivité et le web service génèrent une quantité de données importantes en provenance de diverses formes de capteurs. Via les objets connectés comme les véhicules, c’est une partie du big data. L’analyse de ces données par des acteurs nouveaux et extérieurs peut rapidement bouleverser les habitudes. L’analyse des données reste un enjeu majeur, mais elle est freinée par leur disponibilité, leur hétérogénéité et par l’absence de règles claires.

Comment définiriez-vous le degré d’adoption du BIM par les professionnels de la construction en France ? Sommes-nous en avance, en retard ?

Longtemps en retard sur le BIM, la France tente aujourd’hui d’inverser la tendance, avec un marché en pleine expansion qui témoigne de l’intérêt porté par les acteurs du BTP à cette technologie innovante. Aujourd’hui le BIM infra se développe et rattrape le bâtiment, mais il se heurte à la capacité des acteurs à le mettre en œuvre en termes d’approche et de compétences. À l’heure actuelle, tous nos voisins européens obligent à l’utilisation de la maquette numérique dans la conception des infrastructures. La France est le seul pays où le gouvernement a décidé de ne pas imposer le BIM. Néanmoins il progresse et globalement, on peut dire que le taux d’adoption du BIM en France est aux alentours de 35%. Dans le détail, les majors sont déjà en train d’effectuer cette transition, avec un taux de « bimisation » autour des 50 à 60%. A terme, on pourra s’immerger dans un projet avant qu’il ne soit construit, et ce, de manière hyper-réaliste ! Mais dans les PME, il y a encore beaucoup à faire. C’est la raison pour laquelle la FNTP propose aux chefs de d’entreprise le « Passeport TP BIM », une formation pour les aider à lancer le numérique dans leurs entreprises.

En quoi le big data, l’IoT, l’IA peuvent-elles permettre d’imaginer et de concevoir des infrastructures plus durables ?

Le big data et l’exploitation des données devraient permettre une approche plus pertinente des besoins et des usages pour une performance ou un service donné. L’IoT va permettre cette collecte de données, d’informations grâce aux capteurs qui seront intégrés, soit dans l’infrastructure, soit via le système qui l’utilisera. On peut imaginer que dans un futur proche, une infrastructure pourra s’auto-diagnostiquer, et s’adapter aux usages et à leurs évolutions. Il n’y aura pas un schéma standard qui prévaudra, l’évolution se fera par segmentation, toutes les infrastructures ne pourront pas migrer de la même façon. Les cycles de vie sont en effet différents. Mais la révolution est en route.

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