Fermeture de La Mutinerie : la fin de l’innocence du coworking

En 2012, La Mutinerie ouvrait les portes de son espace de coworking. C’était le début de l’époque des coworking indépendants, farouchement collaboratifs et bons vivants. La fermeture des activités parisiennes de La Mutinerie marque la fin de cette époque. Le coworking n’est plus un mouvement mais un marché.

Il y a sept ans, le mot coworking était encore inconnu du grand public. Le premier espace de coworking, le C-Base, avait beau avoir ouvert à Berlin en 1995 et le mot avait beau avoir été créé par Bernie Dekoven en 1999, le concept restait alors encore limité aux esprits créatifs à la recherche de modèles de travail alternatifs.

A Paris, le premier lieu de coworking ouvre en 2008, c’est La Cantine, devenue le NUMA. La Mutinerie le suit en 2012. L’entraide, la collaboration et le partage rythment la vie de ces espaces, les équipes gérantes travaillent jours et soirs à créer des moments de camaraderie et d’échanges.

Aujourd’hui, les coworkings pullulent mais se limitent souvent à des espaces de bureaux partagés, loin des idéaux collaboratifs qui ont forgé ce mouvement. L’arrêt des activités de coworking de l’espace parisien de La Mutinerie, fin avril, entérine ce changement.

espace co-working la Mutinerie

L’entraide et la franche camaraderie, voici ce que souhaitaient créer les premiers espaces de coworking. Qu’en est-il aujourd’hui ? Image de la Mutinerie.

Le coworking n’est plus ce qu’il était

On peut comprendre que les nouveaux espaces de coworking n’animent pas leurs espaces autant que les acteurs originaux. Faire vivre une communauté prend du temps et de l’argent. Sur son blog, l’équipe de La Mutinerie se désole de n’avoir que deux options pour rester rentable : réduire ses efforts d’accueil et d’animation ou augmenter le prix de son abonnement. Deux options que l’équipe n’acceptait pas.

Les difficultés financières des coworkings indépendants sont apparues avec la métamorphose du secteur. En cinq ans, le nombre d’espaces de coworking a été multiplié par dix, atteignant les 600 espaces en 2017 selon une étude de Bureaux à Partager. « Chemin faisant, le coworking, qui était un mouvement, est devenu un marché, avec tout ce que cela implique : moins de coopération, plus de compétition et aussi l’arrivée de gros acteurs capables de mobiliser des moyens absolument hors de portée des petits opérateurs indépendants qui avaient ouvert la voie », analyse l’équipe de La Mutinerie dans ce même article de blog.

Les espaces indépendants doivent en effet désormais faire face à des chaînes gérées par des acteurs de poids. Les espaces de plus de 1 000 m² représentent aujourd’hui 45% du marché en France, selon une étude de Bureaux à Partager. On compte parmi eux Nextdoor, filiale de Bouygues Immobilier, qui exploite 8 espaces sur plus de 40 000 m² , WeWork, qui a levé 7,6 milliards de dollars et dispose de 4 espaces en France sur 25 000 m², Spaces de Régus ou encore Kwerk.

L’esprit d’entraide, les soirées de networking et les collaborations entre membres ne sont plus une priorité. Ces coworkings sont avant tout des solutions immobilières. Les postes en open-space ne représentent qu’une petite partie des postes proposés. On y trouve aussi des espaces – parfois des étages – réservés à des entreprises ou des bureaux fermés dont les prix peuvent aller jusqu’à 1 000€ par mois pour une personne.

Le boom du coworking commercial ne fait que commencer

Le développement du coworking ne fait que commencer. En France, il n’a représenté que 3% des transactions en immobilier de bureau en 2017, contre 6% à Francfort ou 20% à Londres, selon une étude de JLL. Dans Le Figaro, Virginie Houzé, qui a signé l’étude, estime que ces lieux de coworking hybrides, qui font la synthèse du coworking et du centre d’affaires, pourraient représenter 10 à 20% des espaces de bureaux en France dans 5 ans. Preuve s’il en fallait, Nextdoor, WeWork et Spaces prévoient tous trois d’ouvrir de nouveaux immeubles dans les mois à venir.

 

Répartition des coworking spaces par taille. Capture d'écran de l'étude Bureaux à Partager

Depuis quelques années, le secteur du coworking est en pleine transformation avec l’arrivée d’espaces de coworking géants. Image tirée de l’étude des Bureaux à Partager

Alors bien sûr, ce ne sont pas les freelances et les startups qui font vivre ces espaces de coworking mais les TPE, les PME et les grands groupes. Ils sont attirés par la flexibilité des offres, qui permet de faire évoluer la taille de leurs bureaux à leur guise, par la décoration branchée, ludique et conviviale, qui stimule la créativité, et par la présence d’entreprises de tailles et secteurs différents, qui permet de sortir de sa bulle.

Les espaces de coworking indépendants existeront toujours, prenant de plus en plus la forme de cafés-coworking, comme l’Anticafé ou Hubsy. Certaines chaînes garderont l’esprit collaboratif du début en limitant leurs espaces à des tailles modérées et des prix accessibles aux freelances et startups, comme Remix coworking. Mais les géants du coworking représenteront une part toujours plus grande du marché et créeront une pression financière sur les indépendants.

« Ce processus est normal et fait partie inhérente du cycle de l’innovation », analyse l’équipe de la Mutinerie sans jugement. Mais si les coworkings indépendants qui favorisent la collaboration et la création disparaissent, où se passera l’innovation ?

Sur son blog, la Mutinerie dit vouloir faire grandir leur School et leur Village, un espace de coworking rural. Les retraites à la campagne, mais aussi à la mer et à l’étranger, ont le vent en poupe. Les créatifs s’y retrouvent pour faire grandir leurs réseaux et s’ouvrir l’esprit. Il est aussi possible d’échanger en restant derrière son bureau. Les communautés, qu’elles soient sur Facebook, Slack ou LinkedIn, promettent, elles, de partager bons plans et retours d’expérience. Pour les freelances qui ne veulent pas travailler seuls, les collectifs jouent aussi un rôle important.

La fermeture de La Mutinerie et d’autres espaces de coworking indépendants marque la fin d’un style de coworking, pas celle du travail collaboratif. Reste à savoir quels canaux les esprits innovants trouveront pour se rencontrer dans les années à venir.

Image d’en-tête par corners74

La rédaction HOW

par L'ADN

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