L’investissement des grands groupes dans les startups a bien changé depuis les années 80

15 juillet 2017

Dans les années 1980, les grands groupes se prennent d’intérêt pour les ordinateurs et les transformations qu’ils entraînent. Depuis, les corporate n’ont jamais plus cessé d’investir dans les startups.

1983, Time Magazine nomme l’ordinateur machine de l’année. La micro-informatique entraîne une révolution culturelle dans la société, la Silicon Valley devient un mythe, et le milieu des affaires se prend de frénésie pour les PC. Les premières success stories de la tech américaine, comme Microsoft ou Apple, sont célébrées dans la presse, et leurs fondateurs, Bill Gates et Steve Jobs présentés comme des modèles à suivre. Le mot entrepreneuriat est le nouveau buzzword.

Le PC donne vie à la deuxième vague de Corporate Venture Capital

Entre 1977 et 1982, le montant des fonds dédiés au capital risque est passé de 2,5 milliards à 6,7 milliards de dollars. Parmi ces fonds de nombreux appartiennent à de grands groupes, qui ne veulent pas passer à côté de cette révolution. Ces fonds d’investissement, qu’on appelle aujourd’hui des Corporate Venture Capital (CVC), existaient depuis longtemps, mais ils entrent alors dans une seconde vague.  Les motivations de ces entreprises sont claires : accéder à de nouvelles technologies afin de diversifier leurs activités ou étendre leur gamme.


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Au cours de cette période, les grands groupes ont adopté plusieurs stratégies allant de l’approche indirecte, en financant des entreprises de capital-risque indépendantes (à l’instar de AT&T, 3M et Gulf and Western), à l’approche directe, en créant et gérant des fonds en interne. Les sociétés étrangères, spécifiquement japonaises, entrent aussi dans le jeu. Ces dernières réalisent 60 investissements dans les sociétés américaines en 1989. Les sociétés étrangères considéraient le CVC comme « un moyen facile … pour effectuer un transfert technologique », autrement dit avoir un accès à la nouvelle technologie américaine, pour CB Insights.

Si la couverture de Time Magazine de 1983 a mis en lumière la seconde vague du CVC, une autre couverture, plus de dix années après, préfigura l’avènement du Net et d’un nouveau tournant pour le CVC.

Internet, entre opportunités et menaces

En août 1995, Netscape Communications Inc. entre en bourse, huit mois seulement après le lancement de la première version de son moteur de recherche. Le boom des « dot com » est lancé ! Les grands groupes soucieux d’expérimenter de nouveaux business models se tournent vers les startups, plus agiles, pour se procurer une R&D alternative et dynamiser l’intégration de nouvelles technologie. Les investissements dans les startups passent de 4,4% en 1981 à 24,4% en 2009.

Marc Andreessen, fondateur de Netscape, à la une du Time en février 1996

Ainsi, entre 1995 et 2001, près de 100 nouveaux CVC voient le jour, avec un pic de nouveaux entrant durant l’année 2000, couplé à des investissements en hausse de 17 milliards de dollars (soit 25% du marché total cette année-là). Entamée sur la période précédente, l’internationalisation des CVC s’accentue. Les entreprises américaines ont recours aux CVC afin d’accéder à de nouveaux marchés ou des technologies étrangères. Les sociétés pharmaceutiques et les nouveaux géants du Net deviennent à leur tour des investisseurs au sein de CVC, ainsi que les média et agences de publicité (Reuters, News Corp., WPP Group pour ne citer qu’eux).

Cette accélération du rôle et de l’importance des CVC s’est accompagnée de la mise en exergue de contradictions, notamment autour des compensations financières proposées aux investisseurs. Ainsi, GE Equity perdit en 1 an (entre 1998 et 1999) un total de 18 investisseurs, ces derniers préférant servir les intérêts de VC (private corporate venture) dont la grille de rémunération fut bien plus avantageuse. Malgré ces tensions (relatives), la période fut propice aux collaborations entre CVC et VC, permettant notamment à ces derniers de disposer d’un avantage compétitif en s’associant à un grand groupe.

Réunion au Palo Alto Research Center de Xerox

Mais toute bulle doit un jour exploser. Entre mars et mai 2000, le Nasdaq chute de 40% ! Nombreuses sont les entreprises de la nouvelle économie impactées et déclarées en faillite. Ainsi, par effet de ricochet, les multinationales présentes derrière les CVC sont contraintes de déprécier leur actif (pour un montant de 9,5 milliards de dollars sur le seul seconde trimestre 2001). Les programmes CVC tombent en disgrâce ou sont tout simplement ignorés par leurs créateurs.

En dépis de cette fin funeste, le CVC réussit à démontrer son importance et sa vitalité, lorsqu’est entre de bonnes mains.

Le succès de l’investissement corporate à l’ère des géants de la tech

Quand certaines entreprises choisissent de fermer leur activité de CVC après l’éclatement de la bulle internet, d’autres, notamment dans le secteur pharmaceutique, continuent d’y investir. La crise de 2008 freine ces premiers élans et ralentit la reprise de l’activité, mais deux évènements contribuent cependant à relancer la politique de corporate venture capital à cette période. En 2007, Microsoft investit 240 millions de dollars dans Facebook, démontrant ainsi l’intérêt majeur porté aux débuts des réseaux sociaux – même si le montant de la transaction, qui ne représente que 1,6% de la capitalisation de Facebook cette année-là, semble faible au regard de la puissance financière de l’éditeur de la suite Office. Puis, en 2008, c’est Google qui décide de lancer Google Ventures, devenu aujourd’hui l’un des CVC les plus respectés.

Stimulées par ces investissements, les affaires reprennent sérieusement dès 2011. Les chiffres de 2015 et de 2016 dépassent largement le record de 2000, avec respectivement 28,4 et 24,9 milliards de dollars financés via les CVC, contre 16,8 en 2000. Désormais les plus gros CVC viennent de la tech ! Ainsi, Microsoft, qui durant les années 1990 investissait dans des startups sans véritable programme dédié, a aujourd’hui développé un modèle mature de CVC à travers Microsoft Ventures. Ce dernier privilégie les startups B2B travaillant sur le cloud et les applications orientées business en SaaS (Software as a Service), soit le cœur de métier de l’entreprise fondée par Bill Gates. L’idée, pour le géant amércain, est de leur apporter la meilleure aide et le meilleur support technique possible, afin de favoriser l’émergence de passerelle avec l’écosystème Microsoft. En parallèle, l’avènement des réseaux sociaux et des smartphones apporte avec lui de nouvelles tendances. Ainsi, 63% des investissements des CVC s’intéressent à internet et au mobile en 2016, selon CB Insights.

Bien que dominantes, les entreprises technologiques ne sont pas les seules à s’intéresser à ces programmes, des entreprises du secteur agro-alimentaire, comme 7-Eleven, Campbell Soups et General Mills, créent également leur structure afin de répondre aux nouvelles attentes des Américains pour une alimentation toujours plus saine notamment. Cette tendance, qui n’était pas prévisible il y a encore dix ans, permet à des entreprises comme General Mills de se positionner, de manière plus réactive, sur des marchés en croissance (et ainsi de s’éviter de coûteux développements en interne).

Les CVC ont-ils bien changé depuis leur naissance en 1914. Depuis l’éclatement de la bulle Internet, les investisseurs n’exigent plus des retours sur investissement immédiats, explique Nagraj Kashyap, dirigeant de Microsoft Ventures, ils privilégient le long terme. Leur modèle structurel a évolué, leurs ressources financières ont été démultipliées. Si le risque de dysfonctionnement ne peut être écarté, les CVC semblent avoir tiré les leçons du passé… en  attendant (peut-être) une cinquième vague ?

Image d’en-tête par Flickr

 

 

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