La prise de conscience des ingénieurs de la Silicon Valley

16 janvier 2019

Les ingénieurs employés des GAFAM ne se contentent plus du progrès technologique : ils veulent également œuvrer au progrès social.

Jusqu’à peu, tout allait bien entre le Pentagone et les GAFAM. La Silicon Valley soutient le complexe militaro-industriel depuis les débuts de l’Internet, lui-même né d’un projet de recherche du Département de la Défense. Historique, cette bonne entente a par exemple permis de placer les opposants à la guerre du Vietnam sous surveillance ou d’alimenter en données les Five Eyes de l’affaire Snowden. Si le grand public s’est parfois inquiété des conséquences du progrès technologique, notamment en temps de guerre, cela n’a jamais empêché les leaders du web de signer des contrats aux montants significatifs avec leur gouvernement.

En apparence, les GAFAM restaient indépendants et l’histoire aurait pu en rester là si Donald Trump n’avait pas exprimé le souhait en décembre 2016 de s’entretenir avec les géants du secteur – parmi lesquels Tim Cook (Apple), Larry Page (Alphabet), Satya Nadella (Microsoft) ou encore Jeff Besos (Amazon). A l’issue d’une campagne nationaliste tendue, alors même que la Tech puise sa force dans la mise en commun des esprits à travers le monde, de nombreux employés se sont opposés à l’idée d’un dialogue ouvert entre leur entreprise et le nouveau président.

La révolte des « tech workers », d’abord discrète, devient manifeste en janvier 2018.  En pleine crise nationale liée à la séparation de familles ayant illégalement traversé la frontière mexicaine, une petite phrase, publiée sur l’un des blogs de Microsoft, fait office de déclencheur : «Nous sommes fiers d’aider ICE ». ICE, c’est l’agence de police douanière et de contrôle des frontières du département de la Sécurité intérieure des États-Unis. C’est aussi et surtout la main armée de la politique anti-immigration de Donald Trump. En colère, 400 employés du groupe signent une lettre ouverte à leur CEO, Satya Nadella, demandant l’annulation pure et simple du contrat.

Leurs voix ne sont pas les seules à s’élever et peu à peu, le mouvement de contestation s’étend à l’ensemble des GAFAM. Les sujets de crispation dépassent rapidement le cadre politique et s’étendent à des questions sociales, raciales, sexuelles et aspirationnelles. Google s’enlise ainsi dans plusieurs affaires en l’espace d’un an : impliquée dans la création d’un programme d’intelligence artificielle destiné au champs de bataille (projet Maven) puis dans celle d’un moteur de recherche entretenant la censure chinois (projet DragonFly), l’entreprise déçoit ses employés qui se mobilisent.  Dans une lettre ouverte à Sundar Pichai, Président du groupe, ils sont plusieurs milliers à écrire : « Nous ne croyons pas que Google doive servir la guerre ». Sous la contrainte, Google renonce au renouvellement de ses contrats militaires pour l’année 2019 – soit une perte de 259 millions de dollars par an.

Egalement dans la tourmente, d’autres dirigeants comme Jeff Bezos refusent de changer de cap. Les enjeux économiques de marchés comme celui du cloud sont colossaux et le fondateur d’Amazon entend bien rester dans la course. Pour lui, ce renoncement n’a « aucun sens ». Il réaffirme sa confiance à l’égard d’un gouvernement ayant pour devoir de « prendre des bonnes décisions même quand elles peuvent paraître impopulaires ».

Peu nombreux à l’échelle des effectifs internationaux des GAFAM, les employés militants de la Silicon Valley n’en sont pas moins influents, en particulier lorsqu’ils menacent de démissionner et s’exécutent. Les ingénieurs de leur niveau étant rares, les remplacer implique des processus de recrutement aussi longs que coûteux. Comme le rappelle Sean Captain dans Fast Company, « ils ne menacent pas seulement de se saisir des moyens de production, ils sont les moyens de production ».

En réponse au projet de Donald Trump de créer un registre facilitant les expulsions, le manifeste « Never Again » compte plus de 2 800 signataires. Ingénieurs, designers ou travailleurs de la tech s’y engagent à ne pas participer à la création de bases de données facilitant l’identification des individus sur des critères comme l’ethnie, la religion ou les origines.  Dans le même esprit, la Tech Workers Coalition, mouvement « démocratiquement-structuré », rassemble des volontaires autour de réunions mensuelles physiques à San Francisco, Seattle et Boston.

Les revendications de ces militants d’un nouveau genre font suite à leurs désillusions. Les employés de la Sillicon Valley sont ne sont plus seulement animés par le progrès technologique : ils veulent également contribuer au progrès social. Google promet « le développement de services voués à améliorer de manière significative la vie du plus grand nombre de personnes possible » quand le slogan de Facebook est « donner à tous le pouvoir de bâtir des communautés et de rapprocher les gens ». La culture même de la tech, fondée sur le dialogue ouvert et le management horizontal, facilite l’expression de ces dissidences. Un mouvement à suivre.

La rédaction HOW

par L'ADN

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