Pour changer les mobilités, il faut mettre l’humain au coeur des projets

Voitures autonomes, véhicules partagés, drones… le futur de la mobilité s’imagine à travers la technologie. Mais comment faire pour que le grand public les adopte ?

Le futur de la mobilité reposera sur la technologie, de la big data aux radars, c’est une évidence. Mais ce qu’on oublie trop souvent, c’est que la technologie n’est qu’un outil. Le plus difficile pour les services de covoiturage ou de vélo en libre-service est d’emporter à la fois l’adhésion de leurs membres… et de toutes les autres personnes qui vivent en ville et sont touchées directement ou indirectement par ces changements de mobilité.

La technologie sans adoption ne sert à rien

Sur les 20 personnes que Karos emploie, 14 ont un PhD en data science. C’est dire si maîtriser la big data est importante pour cette startup. Ce réseau de covoiturage domicile-travail a en effet comme modèle d’anticiper les déplacements de ses membres afin de les mettre automatiquement en connexion. « Pour que les gens fassent plus de covoiturage, il faut leur faciliter la vie, il faut que l’outil comprenne où ils seront dans les prochaines heures et jours », explique Olivier Binet, président et fondateur de Karos.

Pour autant, ce n’est pas le défi principal de l’entreprise. « Chez nous, il y a quatre fois plus de sujets à régler du côté de l’usage et des changements d’habitudes que du côté technologique », insiste-t-il.

Il faut en effet créer une masse critique d’utilisateurs et utilisatrices, ce qui signifie convaincre, de façon pratiquement simultanée, un grand nombre de personnes d’utiliser une marque et un usage qui n’a pas fait ses preuves. Ensuite, il faut conduire ces nouveaux membres à utiliser le service. Il y a, à la fois, une problématique d’accompagnement au changement et une problématique de développement de marque, d’instauration de confiance. « La technologie est nécessaire mais pas suffisante », rajoute-t-il.

Pour convertir ses équipes à ce service, le Groupe Pichet a joué sur l’incitation, l’entreprise bordelaise a réservé des places de parking aux personnes qui covoiturent. Mais ce modèle d’incitation n’a pu fonctionner que parce que l’application permettait de savoir qui avait bien fait du covoiturage, a rappelé Olivier Binet. Tout est interconnecté.

Changer les attitudes

Il ne suffit pas de faire adopter un nouvel usage, encore faut-il que les gens changent leur façon de faire. La mobilité est profondément culturelle, rappelle Luc Belot, consultant et ancien député auteur du rapport Smart City remis au Premier ministre en 2017.

Au Pays-bas, les vélocyclistes respectent les feux tricolores et les voies dédiées. En France, on en est loin. Pourtant, le vélo ne pourra pas devenir une pratique sûre qui optimise les flux et attire plus de monde tant qu’un changement d’attitude au volant et à vélo n’aura pas eu lieu.

Pour Laurent Choain, associé KPMG, la mobilité peut-être facilement améliorée en changeant simplement les habitudes. Ainsi aménager les horaires de travail permettrait d’éviter les heures de pointe. « Ce qui va faire bouger les choses, c’est de remettre le projet de société, l’humain au coeur de ces sujets », appuie-t-il.

Deux personnes à vélo

C’est bien beau de se balader, encore faut-il ranger les vélos. Image par Obike

Alban Sayag en sait quelque chose. Le directeur France et Belgique d’Obike, un service de vélos partagés sans borne, doit faire face, comme ses services concurrents, à du vandalisme et des pratiques abusives. Certains usagers vont ranger le vélo qu’ils viennent d’utiliser dans leur cour plutôt que sur la voie publique afin de s’assurer qu’un vélo soit disponible en bas de chez eux plus tard. C’est pour ces raisons que Gobee.bike, un service similaire s’est retiré du marché.

Ces attitudes affectent aussi la survie de ces nouveaux usages parce qu’elles leur donnent une mauvaise image. « La mobilité est un secteur assez particulier parce qu’on impacte tout le monde, même les personnes qui n’ont rien demandé », rappelle Alban Sayag. Ainsi, quand des membres stationnent mal les vélos et encombrent la voirie, ce sont toutes les personnes qui utilisent la voirie qui sont affectées.

Ensemble, sinon rien

« Au départ, les startups se sont lancées de façon isolée, elles n’ont pas intégré les autres. Cela a entrainé, très logiquement, des problèmes d’appropriation par la population et les collectivités », admet-il. Face à l’afflux de critiques, Obike a tiré des leçons.

« Les sujets de la mobilité doivent être décentralisés, ils doivent revenir aux habitants et aux usagers », explique-t-il. En mars, la startup singapourienne va donc commencer une expérimentation dans trois villes de banlieue parisienne : elle va laisser des associations locales de quartier opérer le service. Obike fournira la flotte et la technologie mais ce seront les citoyens et citoyennes qui opéreront le service, qui répareront les vélos, les remplaceront, etc. D’autre part, l’entreprise reversera 50% des revenus à des associations.

Une place de parking est transformée en parc

Quand on laisse les citoyens s’occuper de la voirie, la ville prend un autre visage. Image de sv johnson

« En tant qu’acteur de la mobilité, nous avons un devoir social. Nous devons changer les usages et collaborer avec les entreprises et les collectivités », insiste-t-il.

Luc Belot est d’accord. Il est évident pour lui que les entreprises privées font mieux le travail que les collectivités puisque c’est leur unique activité mais elles ne peuvent pas travailler seules. « Nous avons besoin du service public pour assurer que tous les territoires soient desservis, nous avons besoin d’impliquer les décideurs locaux », insiste l’ancien député.

Il faut avoir une approche systémique, acquiesce Francis Pisani, journaliste au Monde. « Il faut travailler en partenariats public – privé – population, les 4P ».

La mobilité est un projet de société. Sans collaboration, la technologie ne fait que proposer des outils, plus ou moins utiles, mais sans technologie, nous ne pouvons pas améliorer notre mobilité.

Image issue de Blade Runner

La rédaction HOW

par L'ADN

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